Disclaimer : Je n’irai pas te faire croire que la lecture qui suit est pleine de sunshine, de daiquiri et d’anecdotes de koalas. Ce texte-ci, il est plus gris. Mais, il est aussi plein d’espoir. Ce texte-ci, je l’écris en toute humilité en me disant que j’aurais aimé lire quelque chose de semblable avant mon long voyage. Pour me dire que j’allais être capable. Et s’il peut donner ne serait-ce qu’une once de courage de plus à quelqu’un qui en a besoin dans son sac à dos, il aura valu la peine d’être écrit et d’être partagé.
Il y a ceux qui partent à l’aube de la vie adulte. Pas encore installés. Pas encore décidés. Ils choisissent un billet d’avion plutôt qu’un formulaire d’inscription au Cégep ou à l’Université. Il y a aussi ceux qui attendent la retraite – j’ai des collègues pas tellement vieux qui savent exactement le nombre de semaines qui leur reste à travailler avant de lever les feutres ! Puis, il y a tous ceux entre les deux, y compris ceux qui plaquent tout pour un aller simple à Tombouctou. Ça a été mon cas. Sauf que j’ai choisi Bali. Tant de monde m’enviait. Mais, si chacune de ces personnes avait connu l’état pitoyable dans lequel je me trouvais à ce moment, je suis pas mal certaine qu’aucune d’elles n’aurait voulu prendre ma place.

Je suis partie en août 2015. Il y a trois ans jour pour jour. La peur au ventre. Le vertige. Page blanche pour six mois de congé sabbatique. Je voyais l’envie dans le regard de certains, je l’entendais de la bouche de d’autres. Je pouvais comprendre, je rêvais depuis si longtemps de partir à l’aventure et j’avais regardé envieusement tant de gens le faire avant moi pendant que je misais tout sur ma carrière. Mais la vérité, c’est que derrière mes airs de grande voyageuse, j’étais terrorisée de partir seule si longtemps, en plus d’être démolie et épuisée par des mois de combat contre mes démons intérieurs. Et ça, pas grand-monde ne le savait.
J’ai acheté mon billet d’avion à la fin du printemps. Je voulais visiter Bali depuis que j’avais vu les photos de mes parents qui y étaient allés dix ans plus tôt. J’ai aussi réservé dans un camp de surf. Je voulais apprendre les rudiments du sport, et je me suis dit que ça me ferait une introduction au voyage en douceur, avec d’autres gens. C’était une brillante idée.
Je n’avais rien planifié d’autre pour mon itinéraire. Parce que je me sentais perdue devant toutes mes options. Et aussi parce que je n’avais pas la force de planifier quoi que ce soit. Je me suis convaincue que ça me ferait du bien de simplement me laisser aller au rythme de mes envies (ce qui était plutôt audacieux pour une personne qui a un trouble anxieux par rapport à la notion du temps).
Quoi qu’il en soit, je suis partie sans trop savoir où j’allais. J’étais effrayée. Non pas de ce qui pourrait m’arriver en tant que voyageuse. Pour ça, je n’étais pas trop peureuse et j’avais mon poivre de cayenne. Par contre, je redoutais mes crises d’anxiété. Je redoutais la solitude. Je redoutais l’absence de mes proches, de mes repères. Je n’avais aucune idée si j’allais toffer, seule en terre inconnue à soigner ma tête brisée. Parce que quand on se casse une cheville, on sait à peu près en combien de semaines elle guérira. Mais, quand on se foule l’intérieur du cerveau, on n’a aucune idée du temps qu’il faudra pour qu’il cesse de partir dans tous les sens.
Ça fait que je suis arrivée à Bali plutôt chambranlante. Bien sûr, je ne m’en suis pas vantée. La photo Instagram de ma première chambre parfaite était tout aussi parfaite. Rien de moins parfait pour un voyage si parfait qui commençait.

En réalité, j’avais trois jours de lousse avant le début du camp de surf. Je m’étais dit que je m’adapterais au décalage horaire et que je rattraperais mon déficit de sommeil accumulé par des nuits d’angoisse et d’insomnie. Mais pour Madame anxiété du temps ici présente, ces trois jours de « lousse » me sont finalement apparus comme un immense trou noir.
Le premier matin, j’étais paralysée dans mon lit. Ce même lit que sur la photo Instagram parfaite. J’étais seule. Loin. Et mes pensées irrationnelles et envahissantes m’avaient suivie jusqu’au bout du monde et se faisaient un joyeux party dans mes neurones. Damn it!
J’ai fini par appeler mon amoureux à l’autre bout de la planète. Mon phare quand ma tempête intérieure me faisait perdre le Nord. Il m’a donné une mission : déjeuner.
« Allez hop Madame Sunshine! Aujourd’hui, tu ne changeras pas le monde. Aujourd’hui, tu ne visiteras pas la ville au grand complet. Aujourd’hui, tu vas partir avec ton sac d’aventurière et tu vas trouver des bananes. C’est tout. C’est ça que tu fais aujourd’hui, tu vas acheter des bananes ! »
Je suis partie acheter des bananes. Puis j’ai loué une bicyclette. J’ai roulé le long de la plage. J’ai visité un petit musée. J’ai mangé dans un boui-boui près du kiosque à bidules de Dedung. Il s’est assis à côté de moi et on a longuement jasé. Le soleil s’est mis à descendre et je suis rentrée. Un ami en plus, une angoisse en moins.
Et ça a été comme ça durant six mois. Des rencontres impromptues. Des hauts et des bas. Des matins de crise de crevette dans mon lit durant des heures, mais aussi des sessions de surf enivrantes au lever du soleil. Des journées angoissantes et sans repères, mais aussi des kilomètres de randonnées sublimes dans l’Himalaya. De moins en moins de bas, de plus en plus de hauts. Des rires francs. Du bonheur réel. Des discussions sincères. De l’authenticité. Du temps pour m’arrêter, réfléchir, contempler.
J’ai trouvé mon beat. De voyageuse, mais aussi d’humaine. Loin des jugements. Loin des contraintes. Proche de Moi, de qui je suis vraiment.
Un matin à la fois, j’ai dompté ma tempête. Le vent a tourné. J’ai ressenti à nouveau la gratitude et l’émerveillement, l’amour de soi et la résilience.
Ça fait trois ans. Tous les kilomètres que j’ai parcourus depuis n’ont d’égal mon cheminement intérieur. J’ai revu mes priorités et en partie mon mode de vie. Je n’ai jamais autant apprécié ressentir le bonheur. Je ne l’ai jamais su si précieux. Il serait faux de dire que tout est parfait. J’ai encore cette peur au ventre chaque fois que je pars seule en voyage. Des fois le quotidien toxique reprend sournoisement sa place. Des fois je dérape. Des fois le vent frappe. Je ne sais pas si un jour la tempête se dissipera complètement. Mais je suis assurée d’une chose : les vagues peuvent revenir, je sais maintenant que je vais passer au travers. Balik Bayud Bahala Na.

Si tu traverses un tourbillon d’émotions, prends le temps de t’écouter, de dire « Fuck them all » et d’utiliser cette force que tu as en toi pour aller au bout de ce que ton cœur te crie de l’intérieur.
Moi, c’était l’exploration des contrées lointaines. Toi, c’est peut-être un cours de rugby, de tricot ou de pâtisserie qui te fera du bien. C’est peut-être d’avoir un lapin ou de te teindre les cheveux en bleu. L’important, c’est souvent juste de trouver le courage de se dire « GO » et de libérer son temps pour le faire. Pour l’argent, je crois humblement que d’écouter son cœur restera à jamais le meilleur investissement qui soit.
Et si tu as l’impression que tu te noies, accroche-toi.
Tu es peut-être moins loin de la surface que tu ne le penses.
Si tu as besoin d’une bouée, il n’y a pas de honte. Parles-en à ton médecin. Ton ami. Tes parents. Ton psy. Et dis-toi que quand on touche le fond, on ne peut que remonter. ❤

Tel-aide : 514 935-1101
SOS Suicide : 1 866-277-3553
Fédération des familles et amis de la personne atteinte de maladie mentale (FFAPAMM) : 1-800-323-0474
www.avantdecraquer.com
Fondation des maladies mentales : 1-888-529-5354
www.fondationdesmaladiesmentales.org/fr
Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) : 1-877-717-5252
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